Nadine Shah – Fast Food

Tant qu’à faire, que ce soit la musique, la littérature ou le cinéma, j’aime autant que ça me serre à la gorge, me laboure le cœur et me retourne les tripes, tout ça en même temps, sinon je n’en vois pas l’intérêt.

Mission accomplie avec « Fast Food », le deuxième album de la britannique Nadine Shah, sorti cette année chez Apollo recordings.

Drapé de noir, le style s’inscrit dans un romantisme rock sombre et rugueux, option corbeau, et débarrassé d’une certaine préciosité pour viser la gorge, direct.

Les guitares, avec ses lignes mélodiques qui s’entremêlent, font des petits motifs qui progressent inéluctablement, un peu comme le destin dans les tragédies grecques (je me fais violence pour ne pas parler des Parques et de leurs fils, c’est un peu facile). Le piano, bien moins présent que sur le premier album (Nadine Shah est pianiste), ponctue l’ensemble et l’allège parfois. Par on ne sait quel sortilège, la voix, qui pourrait faire le boulot à elle toute seule, à l’air d’avoir vécu mille vies et autant d’épreuves.

Elle s’épanouit dans le registre de la gravité façon pythie douloureuse (oui, j’étais dingue de mythologie grecque, petite. Ça et un bac littéraire, ça laisse des traces.) avec une richesse dans les émotions qui amène un contrepoint chaleureux dans la tension des guitares et des rythmes, presque oppressants.

Si au rayon intensité Nadine Shah comble mon bingo personnel du drame et de la mélancolie, elle est aussi loin (très loin) des postures et autres écueils de la complaisance dans le malheur et de l’apitoiement narcissique.

Une des grandes réussites de « Fast Food », c’est la finesse de son songwriting. Nadine Shah sait écrire et raconter des histoires qui fouaillent dans les chairs de l’intime sans jamais verser dans le sordide.

Des amours en train de sombrer, et le refus de couler avec, la compassion, l’angoisse passent au tamis des guitares abrasives et d’une voix saisissante. Les trajectoires de la douleur, ce qu’elle modifie en soi, dans le rapport aux autres, voilà ce qui est au cœur de ses chansons.

A-t-on besoin de connaitre la langue de Shakespeare et des Spice Girls pour se rendre compte que ce sont la force, l’absence d’illusion et l’amour, celui qui n’est ni aveugle ni cynique mais qui a gagné en sagesse ce qu’il a perdu dans les vapeurs des excès, qui prédominent ? Probablement. Mais j’espère que je n’ai pas rêvé les émotions fortes qui résonnent, la puissance, non pas brute, mais celle éprouvée par le feu, qui traverse l’album, au delà des mots.

Avec « Fast Food », Nadine Shah dresse le parcours du tourment, des tourmenteurs et des tourmentés (parfois, c’est une seule et même personne), des chutes, de ceux qui gisent, et aussi de ceux qui se relèvent, en tendant la main mais plus la joue.

On peut écouter l’album par ici. Ou faire comme au siècle dernier, et l’emprunter dans une bibliothèque (là bas par exemple).

En prime le titre « Dreary Town » paru sur le premier album, traduit et réinterprété en français (« Ville Morose »).

Anna
"Le fait que son prénom soit un palindrome est une source de joie perpétuelle pour elle" est la seule phrase rescapée de sa dizaine de tentatives à écrire une bio. Et comme elle prend bien trop de goût à écrire à son sujet en utilisant la troisième personne du singulier, elle va s'arrêter là, tout de suite.