Barbara Carlotti – L’Amour, l’Argent, le Vent

La première fois que j’ai entendu Barbara Carlotti chanter, j’ai eu envie de la vouvoyer, comme on tutoie, en lui demandant sa permission. Pour sa voix, grave. Sa diction, détachée, qu’on pourrait prendre pour de la hauteur, mais qui ne l’est pas. L’apparence vénéneuse de la déclamation. 

Je ne sais pas quel est le point de départ de ses chansons, s’il y a une anecdote, ou une référence à un évènement particulier. En tout cas, elles me semblent toutes liées par une sorte de tendresse, parfois moqueuse, parfois dépitée ou vulnérable. L’amour sous toutes ses formes les traverse et mon imagination fait le reste. L’album date de 2013, il y a eu le dossier de presse, les interviews, tout ce qui informe et relègue du même coup les fantasmagories au placard.
Je n’ai rien lu de tout ça.
Je n’en éprouve toujours pas l’envie. 

D’un autre coté, ces chansons fonctionnent comme des nouvelles, parce que les paroles ont cette capacité de dresser un portrait (« Ouais ouais ouais ouais »), de planter un décor (la plage d’Ipanema et ses enfants aux jeux de brutes dans « L’amour, l’argent, le vent »), une puissance d’évocation servie par une économie et une simplicité de mots née, peut-être, de l’épure et de l’ouvrage travaillé. La musique fonctionne en contrepoint aux paroles et fait penser par moment aux riches heures de la pop française des années 60, même si elle prend des chemins de traverse. Il y a une sorte d’équilibre et autant d’écueils évités : c’est classe mais pas rigide, c’est pop mais pas convenu, et les arrangements n’étouffent jamais la délicatesse.

Entre les novateurs, les iconoclastes et deux manifestes, j’affectionne particulièrement celles et ceux qui ont appris leur leçon jusqu’à maîtriser les codes, en jouent, ou s’en détachent et dévient sans heurts, juste parce qu’ils suivent leurs voies.  Dans le titre « 14 ans », l’ambiance sonore de son adolescence est recréée davantage comme un souvenir très personnel et dit des choses bien plus intéressantes sur le regard que porte Barbara Carlotti sur la musique des années 80 (avec des passages qui font le lit de « Psycho Tropical Berlin », le premier album de La Femme, sorti la même année) que ne l’aurait fait un pastiche post-punk nostalgique.

Au-delà des règles de politesse, maintenir le vouvoiement quand il n’est plus nécessaire, c’est délibérément établir une distance. Vouvoyer devient alors un jeu qui donne une furieuse envie de combler un écart qui ne se réduit pas. Le désir naît, et avec lui l’imagination.

Et créer le désir, c’est exactement que fait l’album de Barbara Carlotti.

L’album en entier par là

Anna
"Le fait que son prénom soit un palindrome est une source de joie perpétuelle pour elle" est la seule phrase rescapée de sa dizaine de tentatives à écrire une bio. Et comme elle prend bien trop de goût à écrire à son sujet en utilisant la troisième personne du singulier, elle va s'arrêter là, tout de suite.